Quel fondement pour la valeur économique ?

La convention capitaliste de la valeur économique, si profondément entrée dans nos esprits qu'elle s'y est installée comme une évidence, tient que ne reçoit le caractère de valeur économique que ce qui a été sanctionné par une transaction monétaire sur un marché, le plus souvent après avoir été produit dans les formes du salariat capitaliste. Le sociologue et économiste Bernard Friot use d'un cas aussi simple qu'il est éloquent. Un grand-père garde sa petite-fille : valeur économique zéro. La petite fille est gardée par une entreprise de service dûment rémunérée : de la valeur économique est attestée, à hauteur du prix monétaire de la transaction. Même petite fille, mêmes jouets, même après-midi. Mais de la valeur économique est reconnue dans un cas et pas dans l'autre. Et ceci parce que le marché capitaliste s'est approprié le monopole, symbolique et politique, de déclarer la valeur économique, le monopole de la véridiction de ce qui est valeur économique et de ce qui ne l'est pas.

C'est l'édifice de ce monopole que Bernard Friot fait voler en éclats et, au moins dans l'énoncé des principes, il ne fait pas les choses à moitié. Son idée du « salaire à vie » – appellation sans doute particulièrement malheureuse puisqu'elle désigne précisément la sortie du salariat capitaliste, et n'en finit pas d'ailleurs de donner lieu à toutes sortes de malentendus… –, son idée du salaire à vie, donc, opère un double déplacement. D'abord, elle déplace l'imputation de la valeur, qui passe des choses faites aux individus qui les font. Pour, aussitôt, épouser un principe d'inconditionnalité. Le salaire à vie, dont Bernard Friot, pour donner une idée, fixe le tout premier échelon à 1500 euros, soit au-dessus du SMIC (Salaire Minimum Interprofessionnel de Croissance) actuel, est octroyé, à sa majorité, à toute personne, quel que soit son statut, quel que soit son état d'activité, et jusqu'à la fin de ses jours.

Dire ainsi que chacun mérite par soi, sans aucune considération pour ses œuvres, de recevoir de la société une allocation suffisante à sa vie matérielle, c'est le geste décisif qui fait rompre avec la logique du mérite. Mériter par soi, et non plus par ses travaux, c'est précisément se situer par-delà le mérite et le démérite. C'est cesser de vivre dans le problème du mérite. C'est dire que le seul état d'existence vaut reconnaissance d'une valeur générale, qui est celle de la contribution à l'existence collective nécessairement emportée par toute existence individuelle – quoi qu'elle fasse. Et ceci pour deux raisons assez profondes.

La première, qui relève presque d'une justification onto-anthropologique, considère que être, c'est nécessairement s'activer, que l'être est activité, et que l'être humain est une puissance d'agir qui, nécessairement, se donne quelque effectuation – donc qui, toujours, fait quelque chose. J'espère que vous voudrez bien m'en pardonner, mais il m'était impossible ici de ne pas songer à cette proposition qui clôt en apothéose la première partie de l'Éthique de Baruch Spinoza et qui dit ceci : Rien n'existe dont la nature n'entraîne quelque effet. Même libérés de toute contrainte, les humains produiront toujours des effets.

Or, et c'est la deuxième raison, personne, jamais, ne pourra mesurer objectivement la portée des effets, qui deviendront pour d'autres des causes, génératrices à leur tour d'effets, et ainsi de proche en proche à perte de vue – même lorsque l'activité de départ semble insignifiante. Nul ne sait ce que peut un corps, disait Baruch Spinoza, mais nul ne sait non plus ce qui peut sortir d'une bonne sieste. Peut-être une idée géniale. Ou le départ d'un très bon morceau de musique. Ou tout simplement un individu reposé, qui contribuera à rendre plus heureux, ou plus détendu, son entourage familial, ou amical, à lui offrir une meilleure chance de conversations riches à tous, dont sortiront… etc.

Si, contrairement à ce que croient dur comme fer les théories substantialistes et objectivistes de la valeur, la mesure des effets est en fait rigoureusement impossible, alors il faut trancher tout autrement : en considérant que, personne ne sachant exactement où est la valeur, il est très préférable de présupposer qu'elle est partout, et par conséquent de la reconnaître à priori et inconditionnellement à tou·te·s.

La mesure des effets est impossible : c'est là la plus solide raison de sortir de la pensée contributiviste et méritologique, la plus solide raison de démoraliser la valeur économique, donc le travail toutes les fois qu'on en fait le principe de la valeur. Faire quoi que ce soit, c'est contribuer à la valeur sociale générale – énoncé sans doute paradoxal puisqu'à la fois il donne à l'idée de contribution sa plus grande extension et, par-là même, finit par l'abolir : tout est contribution, donc plus rien n'appelle d'être regardé comme contribution. Et nous sortons de la morale de la contribution.


C'est un extrait de l'article "Sortir les parasols" de Lundi Matin, dont le 8 février 2018 est la date de publication. L'article évoqué est une transcription d'une intervention de Frédéric Lordon. Celle-ci a eu le lieu le samedi 27 janvier 2018. Elle a été faite durant les rencontres Tout le monde déteste le travail qui se sont déroulées à la bourse du travail de Paris puis au Clos Sauvage d'Aubervilliers.

Sur sa conception de la valeur, Frédéric Lordon a écrit un ouvrage nommé "La Condition anarchique - Affects et institutions de la valeur" (qui a été publié en 2018 aux éditions Seuil). Pour ce qui est de Bernard Friot (qui n'est là pas celui qui fait des livres pour enfants), on peut se tourner vers le livre "Émanciper le travail, entretiens avec Patrick Zech" (paru en 2014 aux éditions La Dispute) qui revient assez tôt sur sa conception de la valeur économique et qui a été pensé comme une introduction simple à sa proposition plus générale.