Ébauche d'une critique sur l'optimisation des réseaux d'énergie pour moins polluer

Pour répondre à divers besoins, a été créé et est entretenu de réseaux d'énergie à faire utiliser (électricité, etc.) et des réseaux d'energie directement utile (eau chaude pour chauffer, etc.) ou indirectement utile (par exemple car résultat de quelque chose d'utile). Certaines personnes veulent les optimiser. À partir de là, il y a au moins 2 réactions possibles : celle écologiste, que je trouve bien naïve, et celle capitaliste, moins sympa mais que je trouve réaliste. Dans la perception écologiste, on peut se dire que c'est cool, ça va conduire à consommer moins. Dans la perception capitaliste, c'est juste un moyen d'au moins maintenir, et même de préférence d'augmenter, le taux de profit pour rester compétitif vis-à-vis des capitalistes financiers.

On pourrait se dire que ça mène, même sans le vouloir à un effet écologique positif, mais je pense que c'est une erreur. Du point de vue économique individuel, ça libère du pouvoir d'achat à consommation constante (du ou des bidules qu'apporte le ou les réseaux), mais il est aisé de constater empiriquement qu'avec les complexions passionnelles actuelles (et ce qui les a fait advenir et les soutient, notamment la publicité commerciale et la distinction consumériste positive), plus de pouvoir d'achat ne mène pas (en tendance longue et en moyenne en tout cas) à consommer autant mais plus, et parfois mieux mais très souvent que marginalement comparé à la néfasticité du plus. Du point de vue économique global, il a depuis longtemps été constaté qu'augmenter l'efficacité n’entraîne pas moins de pollution mais plus d'usage qui dépasse l'efficacité, en tout cas au moins en économie capitaliste, c'est ce qui a été nommé "effet rebond" et paradoxe de Jevons.

Mais il y a aussi de quoi dire sur "l'optimisation" des réseaux actuels, avec guillemets, car il est de fait considéré (bien que ce ne soit pas pensé ou vite refoulé) que le coût de l'optimisation est nul ou négligeable, ce qui n'est pas démontré (alors que ça nécessite de l'énergie à l'usage, mais aussi avant et après, cf. ma "Critique écologiste de l'informatique : on ne fait pas que l'utiliser"), et dont la pratique montre à quel point on s'en fout, en épousant avec frénésie des tendances de l'époque, comme le culte de la vitesse et l'ignorance de son coût (lancement automatique de tous les tests automatiques à chaque changement publié, construction et déploiement automatiques d'une image de conteneur une fois par jour même s'il n'y a eu qu'un patch anecdotique, et même parfois à la main dans la journée et ce potentiellement plusieurs fois dans la même journée car on ne peut évidemment pas attendre le lendemain, etc.), ainsi qu'un refus de la finitude (on peut stocker par exemple plein de données obsolètes et pour ça on met en place des systèmes moins coûteux financièrement, une fois mis en place, de gestion des données, plutôt que d'intimer celleux les ayant créé de faire le ménage). Mais ce n'est pas fini pour ce qui est de l'optimisation, car c'est fait pour des réseaux déjà existants, mais aussi pour envisager d'en créer de nouveaux et d'en agrandir, et là ça conduit nécessairement à une croissance de la consommation (en tout cas dans les zones concernées par l'accès au réseau) ou du moins c'est ce qui en est attendu (mais souvent constatable à raison post-factum), donc forcément de la pollution liée.

Mais admettons maintenant que l'optimisation et en intégrant son coût permette de réduire de 30% la pollution, ce qui serait énorme, et que ce ne soit utilisé que pour des réseaux existants, ce qui n'est pas le cas. Déjà écologiquement, réduire de 30%, aussi bien que cela soit, n'est pas suffisant, y compris si on le faisait dans tous les secteurs (donc pas que pour les réseaux de fluide mentionnées), car il faudrait en France au minimum réduire de 75% (cf. "Que signifie concrètement d'arrêter la hausse du CO2 dans l'air ?", Jean-Marc Jancovici) et à une vitesse mondiale de 7,6% par an de 2020 à 2030 pour 1,5°C (d'après le PNUE, Programme des Nations Unies pour l'Environnement, en 2019), or espérer ce niveau d'optimisation (de 75% au moins à terme) est pour le moins risible sur des systèmes déjà largement réfléchis depuis longtemps et ce ne serait (très très éventuellement) possible qu'avec un progrès foudroyant (ou plutôt, osons là le mot, révolutionnaire) et applicable sur les infrastructures existantes (car sinon ce n'est pas satisfaisant vis-à-vis à minima du changement climatique, mais bien des infrastactures lourdes de ce type sont faites pour durer au moins 10 ans, si ce n'est 20 ans ou 30 ans, pour être rentable dans le mode économique dans lequel elles ont vu le jour). Et évidemment se concentrer exclusivement sur l'optimisation est bien fait pour ne pas envisager d'autres pistes, à tout hasard la décroissance, et de contribuer à faire bien se sentir les gens n'attendant que de l'optimisation ou bien trop, chose bien plus confortable que de balancer que notre mode de vie devrait être négociable et qu'il va probablement falloir fortement le chambouler.

Autre aporie : la finitude des ressources non-énergétiques, notamment les métaux, ou plutôt leur dispersion tendancielle et le coût associé tendanciellement croissant pour concentrer et en avoir du pur. Or les scénarios de maintient matériel, et bien plus souvent de croissance matérielle, dits durables se basent souvent au moins en partie (et en particulier en France) sur le nucléaire (alors qu'on en aurait pour 100 ans avec la consommation actuelle et les technologies actuelles et que ça ne fait que 5% de l'énergie finale, et que les tentatives de néo-réacteurs sont bien incertaines et mettraient très longtemps à être déployées, si on voulait continuer avec cette dangerosité monumentale et la discipline de caserne que ça nécessite) ou sur la renouvelabilité du solaire et de l'éolien (en oubliant qu'énergie primaire renouvelable n'implique pas énergie finale renouvelable, car il faut capter, transformer, transporter, potentiellement stocker, etc., et que c'est des sources intermittentes, donc il faut du stockage ou une sur-capacité ou être prêt à une intermittence de la disponibilité d'énergie qui en provient ; j'ai plus longuement développé ce genre de trucs dans "Le défi de l'électrique via le solaire et l'éolien" et en est produit une version abrégée nommée "Éléments clés de la renouvelabilité de l'électrique via le solaire et l'éolien").

Enfin me dira-t-on peut-être, si on a eu le courage de me le lire jusque là, avec des parenthèses de partout pour tenter d'exprimer les choses d'une manière synthétique et relativement précise, les optimisations des moyens de production actuels se basent sur l'idée qu'ils seront toujours utilisés dans le futur, or ça pourrait ne plus être le cas pour de multiples cas : manque de combustible (ressource finie dont notre capacité d'extraction pourrait décroître de par les conditions physiques et environnementales et/ou par décision politique qui limiterait, directement ou indirectement, la consommation), manque de réparabilité (idem ; et il faut les gens qui connaissent, ce qui peut manquer sur le long terme), changement des lieux de consommation (or on ne déplace par exemple pas un réseau), changement dans la consommation individuelle, mauvaise hypothèse sur le futur de la consommation (par exemple urbanisation tendancielle et donc prévoyance de quoi produire pour ça mais contre-productif si inversion avec ruralisation), hypothèse de stabilité des conditions de viabilité des moyens de production (à tout hasard les températures extrêmes, alors que que les extrêmes augmenteraient plus vites que celles moyennes, cf. "La moyenne des températures n’est pas le bon indicateur" de Vincent Mignerot, qui se baserait sur "Global, Regional, and Megacity Trends in the Highest Temperature of the Year: Diagnostics and Evidence for Accelerating Trends", publié le 22 janvier 2018 par Simon Michael Papalexiou, Amir AghaKouchak, Kevin E. Trenberth et Efi Foufoula-Georgiou), etc.

En conclusion, on l'aura normalement compris, il peut tout à fait et (à priori) scientifiquement être raisonnable de ne pas trop en attendre de l'optimisation technologique pour l'écologie. Sans un changement culturel, et donc des bases socio-matérielles (ou juste "matérielles", mais dans un sens marxiste), sans y comprendre le biologique (car il n'y a pas besoin de changement à ce niveau là et que de plus ce serait fort aventureux et dangereux), il se pourrait même que le discours sur l'optimisation aille contre moins de pollution et une société durable. Et il ne s'agit pas de condamner celleux qui professent ça, mais d'analyser leurs arguments. Et, si les arguments semblent analytiquement faux, c'est eux qui doivent être condamnés, et non la ou les personnes les ayant émis, à part évidemment s'il y a obstination sans contre-argument sérieux, que l'on doit tâcher de comprendre (à tout hasard par la sociologie) pour tenter de les changer (si on le juge pertinent), voire de supprimer (ou moins sérieusement amender) le terreau qui les a fait penser ça (idem). De même doit être pour celleux, y croyant écologiquement ou pas, qui contribuent à l'optimisation dans un cadre productiviste, ce pourtant parfois malgré un ressenti d'aburdité (si ce n'est dans la logique économique, perçue comme au moins partiellement déconnectée des enjeux jugés véritables et/ou des moyens supposés de les atteindre ou au moins de s'en rapprocher), et cela n'est ni justifier ni pardonner.

Pour finir, si l'on souhaite quelques lectures en rapport avec le sujet, on peut proposer de s'intéresser à Nicholas Georgescu-Roegen et son livre "La décroissance, entropie, écologie, économie", aux basses technologies (via par exemple le livre sur le sujet de Philippe Bihouix et le low-tech magazine tenu par Kris De Decker), au courant social de la décroissance (pour une introduction là-dessus, on peut lire "La décroissance ou le sens des limites", de Serge Latouche, dans le manuel d'économie critique du Monde diplomatique de 2016), à la permaculture (peut-être notamment selon le co-fondateur David Holmgen), aux analyses (à vocation matérialiste au sens marxiste) et propositions communistes de Frédéric Lordon, à la convivialité selon Ivan Illich, au syndicalisme révolutionnaire et à l'anarcho-syndicalisme (au moins comme moyen de rapport de force et de diffuser la possibilité d'un autre monde, à condition de briser la possible logique productiviste et de suivisme capitaliste au nom de l'emploi dans des conditions institutionnelles écologiquement adverses, ou d'y travailler si nécessaire, et éventuellement de faire la révolution), ma proposition rapide d'une vision économique de l'actuel et d'un éventuel demain, voire peut-être également (et dans ce cas, en ce qui nous concerne, pour partie seulement) à la proposition de léninisme écologique d'Andreas Malm (qui, de par ses écrits en français jusqu'en 2020 en moins, a fait montre d'un fort optimisme technologique, et qui a bien peu expliqué l'organisation concrète du pouvoir qu'il souhaiterait et lui semblerait réalisable dans le cadre de sa proposition, bien qu'il soit déjà salutaire qu'il revendique un fort intérêt pour la critique anti-autoritarisme de Daniel Bensaïd), mais (même si son léninisme nous dérangeait) il est assurément pertinent de lire Andreas Malm (pour son historisation des causes sociales du changement climatique anthropogène contre le récit de l'Anthropocène, sa critique de la "non-violence" exclusiviste et son analyse de la pandémie de Covid-19). Mais, et cette fois ce sera vraiment la fin !, consulter des contenus et les partager ne changera rien par soi, il faut agir, et vigoureusement, donc se bouger les fesses, pour changer le monde, ou qu'il ne change pas trop, selon le point de vue qu'on adopte.