Climat : quelques ordres de grandeur énergétiques et un peu de conséquence

Introduction

Comme on le sait, bien que certains le nient, le changement climatique du 21ème a pour cause certaines activités humaines. C'est pourquoi il est apolitiquement dit que nous serions entrés dans l'Anthropocène, une époque géologique où l'humain serait la force principale de l'évolution de la planète Terre. D'autres termes sont parfois préférés, comme Capitalocène (à ce sujet on peut notamment lire : L'anthropocène contre l'histoire, Andreas Malm, éditions La Fabrique, 2017 ; et, pour une méta-analyse conceptuelo-théorique, Le Capitalocène, Armel Campagne, éditions divergences, 2017), Industrialocène, Occidentalocène ou Mégalocène. Nous ne nous attarderons pas là-dessus dans le présent article, car ce n'en est nullement le sujet.

Mais quelles activités humaines sont en cause ? Encore une fois ce n'est aucunement un mystère. Il s'agit, pour une part écrasante, de la combustion de 3 sources fossiles d'énergie primaire : le pétrole, le charbon et le gaz. Bien qu'il y ait, il est vrai, d'autres causes humaines, nous ne attarderons pas ici dessus, car elles sont relativement négligeables en comparaison de la combustion du trio fossile.

Très bien, et alors ? Le changement n'est pas nécessairement mauvais. C'est vrai et c'est partiellement vrai pour le climat. En effet, le changement climatique anthropogénique est par certains aspects profitable à l'humain, ou du moins il peut l'être dans certaines parties géographiques et pour certaines activités humaines. Toutefois il est admis qu'il est de loin globalement mauvais, c'est-à-dire que les inconvénients surpassent énormément les avantages. C'est pourquoi il serait raisonnable d'arrêter de brusquer le climat.

Pour ce faire, il faut notamment réduire la combustion du trio fossile. Mais à quel point ? à quelle vitesse ? et comment sera t'il vraisemblable d'y arriver ? C'est le sujet de ce texte. Voyons donc enfin.

Un horizon immédiat de réduction

Commençons par une échéance proche, immédiate même, et avec l'appui d'une institution reconnue qui est usuellement jugée neutre (mais certains trouveront par exemple qu'elle est bourgeoise). D'après le Programme des Nations Unies pour l'Environnement, il faut réduire les émissions mondiales de 7,6 % par an au cours de la prochaine décennie pour atteindre l'objectif de 1,5°C (unfccc.int, 26 novembre 2019). Déjà on peut se dire que réduire d'un peu plus de 7% n'est pas une petite chose. Et il faudrait le faire chaque année pendant 10 ans, tout en sachant que c'est uniquement ce qu'il faudrait faire pour ces années-là et qu'après il faudra encore réduire. Mais restons pour le moment à l'horizon 2020-2030.

À la fin de la période, en 2030 donc, de combien devrait-on avoir réduit les émissions mondiales de gaz à effet de serre pour satisfaire l'objectif de limiter le réchauffement moyen à 1,5°C ? La réponse n'est pas 76% (7,6% × 10). En effet, il ne faut pas réduire de 7,6% par rapport à l'année 2019, mais à chaque fois par rapport à l'année précédente. Cela fait donc moins que 76% (en ayant commencé à un rythme suffisant dès 2020). Le calcul est un peu plus compliqué mais pas non plus démesurément compliqué : 100% - (100% - 7,6%)10 ≈ 55%. En arrondissant, il ne faudrait pas diviser par 4 (75%), mais tout de même par 2 (50%). C'est très loin d'être anecdotique. Reste à savoir comment opérer le seuvrage.

Les énergies peu carbonées ?

La manière à priori la plus simple, car ne nécessitant que des changements technologiques, est de passer massivement à des énergies peu carbonées. Mais sommes nous sur la voie ? est-ce bien raisonnable (en ne prenant en compte que le climat) ? Pour en avoir une idée, penchons nous maintenant sur le mix énergétique mondial.

Regardons donc l'évolution des sources d'énergies primaires de 1973 à 2017 (Key world energy statistics 2019, International Energy Agency, page 6) : le pétrole est passé de 46,3% à 32,0%, le charbon de 24,5% à 27,1%, le gaz naturel de 16,0% à 22,2%, les agrocarburants et les déchets de 10,4% à 9,5%, le nucléaire de 0,9% à 4,9%, l'hydraulique de 1,8% à 2,5%, et le reste de 0,1% à 1,8%, ce qui comprend la géothermie, le solaire, l'éolien, les vagues, la chaleur et d'autres sources . Entre temps, la consommation d'énergie primaire a doublé (passage de 6 097 Mtoe à 13 972 Mtoe ; avec Mtoe signifiant en anglais million tonne of oil equivalent, c'est-à-dire, en français, million de tonne d'équivalent pétrole).

Outch, ce n'est pas génial. Le trio fossile pro-émission de gaz à effet de serre est passé de 86,8% (46,3% + 24,5% + 16,0%) à 81,3% (32,0% + 27,1% + 22,2%), soit une baisse de 5,5% dans le mix. Cependant ce n'est là qu'un pourcentage du mix. Puisque, sur la même période, la consommation d'énergie a doublé (+100%), la combustion du trio fossile a presque doublé. Du coup, la très légère réduction dans le mix (-5,5%) est anecdotique comparée à son augmentation de volume.

Pour ce qui est du Graal merveilleux, ou plutôt ce qui nous est parfois présenté comme tel, à savoir le solaire et l'éolien, c'est loin d'être grandiose. C'est jugé tellement anecdotique que c'est foutu avec d'autres choses. Mais admettons que ce ne soit pas le cas. On serait alors passé de 0,1% à 1,8%, soit un bon prodigieux comparativement. Mais cela ne s'est pas fait en quelques années, mais entre 1973 et 2017, soit tout de même 44 ans. Cela a été horriblement lent.

Toutefois, si l'on avait pas augmenté la consommation d'énergie, en l'occurrence la doubler, on en serait à 3,5%. Au même rythme (en différence multiplicative), soit une multiplication par 35 en 40 ans, on ferait fois 17,5 en 20 ans. 3,5% × 17,5 = 61,25%. Ce serait cool, mais 2 fois trop lent. Et c'est surtout très optimiste. En effet, du pur point de vue énergétique (sans donc prendre en compte la problématique des métaux et celle de l'espace nécessaire), il faudrait (à un tel niveau dans le mix) s'adapter massivement à l'intermittence ou la gérer (par de la péréquation inter-pays et/ou du stockage).

De plus, il faudrait grandement électrifier, car en 2017 (d'après la page 34 du rapport de l'IEA de 2019) l'électricité ne représenterait que 18,9% de la consommation finale. Tripler sa part ne sera pas peu de chose, surtout en juste 20 ans. On peut d'ailleurs s'en rendre compte avec sa progression passée : passage de 9,4% en 1973 à 18,9% en 2017, soit un doublement fait en 44 ans. Mais on peut à raison objecter qu'en même temps il y a doublement de la consommation, donc il n'aurait fallu que 20 ans à consommation constante. Toutefois un changement quantitatif fort peut se transformer en changement quantitatif. En d'autres termes, il n'est pas dit que ça puisse se faire d'une manière linéaire sans accroc, la montée à un certain seuil (et d'autant plus si elle est rapide) peut engendrer de nouveaux problèmes.

Même avec l'hypothèse fort optimiste du même rythme en différence multiplicative (fois 35 en 44 ans à consommation constante), qui est en l'occurrence bien plus forte que ne serait une différence additive (environ +3,4% en 44 ans à consommation constante), ce ne serait pas assez rapide, et tout en sachant que ce n'est une hypothèse que sur l'énergie (car l'espace et les métaux ne seraient pas de petits sujets) et uniquement du point de vue climatique (qui, même purement environnementalement, n'est pas le seul). Quant à l'électro-nucléaire, même sans tenir compte de la post-vie (à savoir le démantèlement et les déchets), la création des infrastructures est long, le combustible est limité et s'épuisera donc (à part nouveau type de réacteur, mais on n'a pas 10 ans pour attendre qu'éventuellement un nouveau type de réacteur devienne opérationnel), et ça nécessiterait aussi une électrification massive et rapide. Pour ce qui est des barrages hydrauliques, le nombre de lieux restants est limité et ce ne serait pas aussi climato-propre qu'usuellement imaginé (cf. L'hydroélectricité : un désastre renouvelable, Alain Gras, journal La Décroissance, numéro 147, mars 2018, page 10 et 12). Enfin, pour ce qui est des agro-carburants, ils nécessitent beaucoup d'espace et empiètent sur la vitale production de nourriture.

On rejoint donc Kris De Decker du low-tech magazine qui, le 18 novembre 2009, a publié How (Not) To Resolve the Energy Crisis. Il faudrait vraisemblablement infléchir la consommation. Maintenant étudions ce à quoi cela pourrait revenir et pourquoi.

Décroissance comparative : -40% d'énergie

Soyons pour le moment très pessimiste, autant sur l'optimisation sociale (mutualisation, ré-agencement des flux, etc.) que sur l'optimisation technologique (les énergies peu carbonées et l'efficacité énergétique), et considérons les comme nulles ou à peu près nulles. Cela nous fait une sorte de pire cas de nécessité de réduction rapide. Quoi qu'en fait, on le verra, il n'est pas forcément si pessimiste, si l'on prend en compte l'évolution démographique, mais on reviendra là-dessus plus loin (et sans en avoir une vision stupide, anti-pauvres et in fine raciste).

Pour rappel, il faudrait réduire les émissions de gaz à effet de 55% en 10 ans. Et nous faisons présentement l'hypothèse que l'on ne peut espérer aucune optimisation significative. Dans ces conditions, et en considérant le trio énergico-fossile comme unique émetteur de gaz à effet de serre, il n'y a qu'une option : en diviser la consommation par 2 (par rapport à 2019), soit environ -40% d'énergie primaire (car le trio représente, en 2017, 81,3%).

À quoi ressemblait donc les niveaux de consommation quand on en consommait environ 40% de moins ? L'IEA (International Energy Agency) peut une fois de plus nous être bien utile, ou plus précisément son document de 2019 nommé Key world energy statistics. Toutes sources d'énergie primaires confondues (page 6), l'humanité consommait mondialement 13 972 Mtoe en 2017 et "seulement" 6097 Mtoe en 1973. C'est vers la fin des années 1980 ou le début des années 1990 que l'on était à -40% de consommation d'énergie primaire (et c'est grosso modo idem pour l'énergie finale, cf. page 34).

Il faut donc faire l'effort de se figurer ce que c'était de vivre en 1990. Par exemple, les ordinateurs étaient peu courants, et on ne parle pas d'Internet… Mais l'effort d'imagination était peut-être sous-estimé, car il faut réduire mondialement les émissions, donc il ne faut pas s'imaginer la France de 1990, car c'était un des pays en haut de la pyramide consumériste, à moins de vouloir conserver les inégalités inter-nationales déjà fortes de l'époque ou carrément être favorable à ce qu'elles soient encore plus profondes.

Mais il faut aussi se prémunir d'un autre écueil : la sur-estimation imaginative. Utiliser autant d'énergie qu'à une période antécédente donnée, même à inégalités constantes (alors qu'il faudrait les éliminer), ne signifie pas revenir au monde d'avant. L'énergie est un facteur qui peut être non-négligeable et qui l'est clairement devenu avec l'industrialisation, mais il est néanmoins très loin de faire tout. D'autres facteurs influent notablement sur la manière de faire société. Or ceux-ci ont varié depuis 1990 et varieraient pendant une descente énergétiques, mais à partir de leurs états antécédents, donc le résultat final ne sera pas identique et peut même être fort différent (mais cela dépend évidemment de la focale que l'on adopte).

La démographie n'est pas anecdotique

Revenons maintenant aux hypothèses précédemment posées. Ne faisons plus les mêmes. Cette fois, l'optimisation sociale et technologique peut jouer un rôle significatif dans la réduction des gaz à effet de serre. Grâce à elle, nous allons réduire de 50% ! Le problème pour la décennie peut alors sembler résolu. Mais ce serait omettre un paramètre : la démographie.

Restons avec notre référentiel de l'année 1990. Combien y avait t'il d'humain·e·s sur la planète Terre à cette époque ? Il y en avait environ 5,3 milliards. Et en 2020 ? Environ 7,8 milliards. L'augmentation est donc d'environ 2,5 milliards, soit à peu de chose près un doublement. Et la tendance actuelle est encore plus, la population humaine ne baisse pas, au contraire elle continue d'augmenter.

Du coup, avec cette augmentation de 1990 à 2020, l'optimisation ne fait qu'absorber l'accroissement de la population humaine. C'est cool, mais on peut de nouveau s'adonner à une expérience de pensée de décroissance. Cette fois, ce n'est pas la même. On peut globalement faire énergétiquement autant de choses (en ne considérant pas le travail biologico-musculaire), mais il faut en répartir les fruits sur plus de personnes. On pourra probablement plus mutualiser et plus optimiser, car nous sommes plus nombreux et nombreuses. Mais ça, c'est le cas gentil (et souhaitable).

Puisque la démographie est un facteur significatif, certains pourraient avoir envie de l'influer brutalement. C'est techniquement bien simple et affreux. Il suffit de tuer les gens ou les laisser crever. Quand les grandes puissances productives courent après le profit capitaliste, en produisant par exemple entre autres choses des ordinateurs et logiciels, et que dans le même temps elles laissent des gens crever de faim et de maladies que l'on sait prévenir ou traiter, c'est déjà des meurtres par inaction volontaire, car il y avait les moyens, mais ils ont été affectés à d'autres priorités et la vie d'autres ne l'a de fait pas été. Là ce n'est pas une volonté anti-pauvre, mais le résultat d'une logique sociale systémique impersonnelle. Il n'y a donc pas besoin d'être d'extrême-droite pour laisser littéralement des gens crever d'une mort évitable, à moins de considérer que tout défenseur d'à minima les formes qu'a déjà revêtu le capitalisme est nécessairement d'extrême-droite.

Évidemment on sait bien aussi qu'il y a les manières d'extrême-droite : ne pas accueillir les migrant·e·s, en faire la chasse, allez sur le territoire que des autres occupent et en faire l'extermination et/ou les tuer à petit feu par du travail infernal. Ne serait-ce pas après tout justifier, puisque c'est les non-occidentaux qui font le plus de gosses et donc exploser la démographie ? Malgré ce fait, ils continuent d'émettre moins de gaz à effet de serre par leurs modes de vie, y compris en les prenant comme communautés et évidemment encore plus individuellement. Si des gens devaient être tués et/ou laissés à la mort, ce serait celleux qui ont pollué le plus et celleux qui s'apprêtent à polluer le plus de par leurs modes de vie. Il ne faudrait pas exterminer des africains, mais plutôt des nord-américains, des européens, des japonnais, des sud-coréens et des australiens. Plus succinctement : conserver les noirs et butter des blancs. Pour aller plus loin là-dessus, on recommande le livre déjà cité d'Andreas Malm critiquant l'Anthropocène et, par le Zetkin Collective, Fascisme fossile (éditions La Fabrique, 2020).

Et ayons l'esprit au clair sur les émissions de gaz à effet de serre. On se contre-fout des émissions nationales. Ce qui compte c'est les émissions du mode de vie. Il faut impérativement comptabiliser les importations. Un pays dit climato-propre est donc une pure fumisterie si le mode de vie dominant dans celui-ci dépend massivement de produits faits salement ailleurs. Et la climato-propreté ne doit pas camoufler du pillage et de l'exploitation ailleurs. C'est bien beau de dire qu'une chose est propre, mais si c'est juste en y mettant ailleurs la crasse nécessaire ou en s'étant approprié au détriment d'autrui les conditions de possibilités, alors c'est en réalité dégoutant, doublement.

Une fois que tout cela a été énoncé, on est pas pour autant sorti de l'éventuelle peur de la démographie et des seuls sinistres moyens qui pourraient sembler pouvoir la contenir. Il faut y apporter une réponse, sinon il ne reste effectivement plus que laisser la mort advenir prématurément ou la provoquer. Des pays ont réussi, sans même le vouloir, à stabiliser les naissances à un enfant par personne, tandis que l'âge de la mort est repoussé bien lentement et qu'il se pourrait qu'il ne le soit jamais beaucoup plus. Comment cela est-il advenu ? En fait, pourquoi les gens faisaient avant plus de gosses ? Il y a au moins 3 grandes raisons, qui sont exportables et souhaitables en tant que telles. L'une d'elle est des systèmes sociaux inter-générationnelles, car cela évite de devoir se reposer la famille. Une autre est l'émancipation des femmes qui passe notamment par l'indépendance économique et l'éducation. La dernière ici exposée est la légalisation et l'accès à la contraception et à l'IVG (Interruption Volontaire de Grossesse). Le socialisme et le féminisme, c'est puissant ! Sur ce, closons le sujet de la démographie.

Réduire plus lentement ?

La vitesse prônée de réduction des émissions de gaz à effet de serre n'est-elle pas trop brutale ? Ne pourrions-nous pas faire plus lentement ? C'en serait quoi les conséquences ?

On peut imaginer faire plus lentement ou ne pas faire du tout. C'est juste grosso modo exponentiellement de plus en plus risqué et fort probablement non-réversible (mais certains pensent le contraire et imaginent l'usage massif de machines à émissions négatives pour constituer une infrastructure géante de nettoyage, comme Andreas Malm qui louche sur Climeworks & co dans Stratégie pour l'urgence chronique, éditions La Fabrique, 2020). En tout cas, la réversibilité future est au mieux un pari audacieux, car il faut que ce soit possible maintenant à l'avenir, qu'il y en ait les moyens en encore demain, et que cela ne décourage nullement d'appliquer dès maintenant des mesures draconiennes (mais qui doivent être sociales). Sur ce dernier point, il semble pour le moment que le bilan soit sombre (Cibles climatiques : l'évolution des modèles a aggravé l'impuissance, Philippe Gauthier, energieetenvironnement.com, 11 septembre 2020).

En tout cas, les dégâts du réchauffement climatique ne seraient pas linéaires mais plutôt de l'ordre de l'exponentiel. Cela signifie que la même augmentation a de plus en plus d'effets négatifs. Concrètement les dégâts du passage de +2,0°C à +2,5°C serait bien supérieures au passage de +1,5°C à +2,0°C, passer de +2,5°C à +3,0°C serait encore pire, et ainsi de suite. Pour ne rien arranger, des boucles vicieuses de rétro-action pourraient s'enclencher, car du gaz à effet de serre pourrait s'échapper en masse si de la glace fondée et ainsi faire fondre plus de glace dont un effet pourrait être d'en libérer encore plus… Mieux vaut que cela reste hypothétique.

Ne pas réduire à une vitesse suffisante conduira donc à bien plus de dégâts et, pour ne rien arranger, rendra en conséquence les réductions plus difficiles, car il faudra affronter plus de problèmes avec des moyens matériels décroissants ou au mieux constants (durant à minima la période de transition, et à minima seulement si on pense crédible la voie des hautes-technologies durables ou au moins suffisamment pour décarboner). Quand à l'éventualité de décarboner par de la haute-technologie, si tant est que cela puisse avoir le moindre réalisme (car il faut décarboner plus que ce que ça coûte, ainsi qu'avoir sur le long-terme de quoi les produire et les alimenter), des dégradations écologiques trop importantes pourraient tout bonnement en éradiquer l'espoir.

Et la neutralité carbone ?

Passons maintenant au but final : atteindre la neutralité carbone, c'est-à-dire ne plus modifier le climat. Les -7,6% par an de 2020 à 2030 du PNUE (Programme des Nations Unies pour l'Environnement) ne le permettaient pas à eux seuls, mais étaient une première bonne étape pour stabiliser le réchauffement moyen à +1,5°C, à condition de s'y mettre sans attendre (et au moment d'écrire ces lignes, en fin avril 2021, on peut constater que l'on n'est pas sur la voie, malgré la récession engendrée par la pandémie de Covid-19 et ses multiples variants). Il faudra réduire à terme de plus de 55%. Mais de combien exactement ?

Cette fois, nous exploiterons un document du ministère de la transition écologique et solidaire et plus précisément de son commissariat général au développement durable : L'empreinte carbone des Français reste stable (www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr, janvier 2020). Le tout début dit ceci : L'empreinte carbone des Français représente 11 tonnes équivalent CO2 par habitant en 2018, […] en tenant compte des émissions associées à la production des biens et services importés. Un peu plus loin, on a ça : Le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec) a précisé, dans le cadre d'un rapport sur les effets d'un réchauffement de 1,5°C publié en octobre 2018, la quantité cumulée de CO2 qu'il était encore possible d'émettre tout en ne dépassant pas 2°C de réchauffement en 2100. En tenant compte de l'évolution de la population mondiale d'ici 2100 et en respectant une répartition strictement égalitaire de la quantité de CO2 qu'il resterait à émettre, le « budget » CO2 de chaque Terrien devrait être compris entre 1,6 t (hypothèse basse) et 2,8 t (hypothèse haute) de CO2 par an entre aujourd'hui et 2100, non comprises les émissions résiduelles des autres GES [gaz à effet de serre].

En bref, la personne française moyenne émet 11, mais il faudrait que cela passe à 2.8 (soit une division par presque 4) dans le cas bien optimiste ou à 1,6 (soit une division par 6.875). On est bien loin de la division par 2, car il faudra à minima rediviser par 2 mais on a bien plus de temps. Notons toutefois que ce sera avec plus de dégâts, car ce sera du +2°C et pas juste du +1,5°C. Et puis il semble surtout que cela en soit une mauvaise lecture. C'est un budget annuel jusqu'à 2100 et dès maintenant, mais après ce sera plutôt zéro. On n'est pas rendu…

Quel monde futur imaginez-vous ? La haute-technologie nous sauvera ? On aura que le Soleil contre l'entropie et il va falloir sacrément décroitre ? Un monde sans humain ? Autre chose ? Et comment va t'on arriver à ce nouvel état ? Des mécanismes de marché ? Un Green New Deal ? Le chemin intérieur par l'ouverture des chakras ? Des hommes forts puant l'oppression et l'ethno-nationalisme ? La révolution socialiste/communiste/anarchiste internationale ? Un putain de gros bordel ? Joker ?

Quelle formation sociale et comment ?

Il faut au moins reconnaitre une chose, à moins d'être sous de puissants hallucinogènes ou croire que le changement climatique est un mythe fomenté dans le cadre d'un complot, c'est que les pays du début du 21ème siècle ne sont pas du tout sur la bonne voie, bien au contraire. Ensuite il n'est pas bien compliqué d'en saisir la cause. Le libre échange des marchandises et la libre circulation des capitaux est un fétiche et il est puissamment défendu, tout comme la propriété lucrative des moyens de production. Or il faudrait des changements radicaux et que ce soit économiquement viable. Mais cela nécessiterait une collectivisation massive et beaucoup de planification directe, ce qui violerait la forme de propriété sacralisée et risquerait de dégénérer en ultra-bureaucratie si c'est trop centralisé de base ou mis sous haute pression ; ou enverrait des entreprises lucratives par le fond à grande vitesse, avec leurs salarié·e·s, par désavantage compétitif ; ou il faudrait faire voler en éclat le cadre de libre échange des marchandises et de libre circulation des capitaux, tout en faisant advenir une forme d'accumulation capitaliste qui soit matériellement décroissante (si tant est que ce soit possible) ou massivement aguillonée vers de la moindre émission par des hautes technologies massivement aidées (au moins dans un premier temps). On peut aussi miser sur les hautes technologie et attendre que ce soit plus rentable sans intervention, par fanatisme idéologique et/ou par goût morbide du casino.

Si l'on opte pour la voie interventionniste, c'est qu'on pense que ça ne va pas se résoudre à formation sociale invariante. Et il faut se bouger le cul, pas juste lire et partager des textes, voire en écrire, aussi bons puissent t'ils être. Enfin il faut être conscient que le niveau de conscience est différencié, tout comme notre volonté à ce que le changement advienne. De plus, bien que nous soyons dans le même bateau, nous n'y sommes pas tous au même endroit, nous n'y avons pas tous la même possibilité de déplacement, nous n'y avons pas tous le même statut et ce qui va avec, nous avons des intérêts qui ne concernent pas le bateau et qui ne sont pas les mêmes (en d'autres termes, des termes non-métaphoriques, nous avons des intérêts extra-climatiques différents), nous n'en avons donc pas la même vision.

Bref, le changement doit être pensé socialement. Les ordres de grandeur des sciences dites dures et un brin de conséquence logique nous indiquent certes des choses pertinentes, mais c'est fort loin d'être suffisant, ce n'en est que le début dans notre cas. Et aussi triste que l'on puisse potentiellement penser que ce soit, il n'y a pas de force intrinsèque de l'idée vraie (pour l'exprimer avec Pierre Bourdieu) ou plus précisément la connaissance vraie du bien et du mal ne saurait réprimer aucun affect en tant qu'elle est une connaissance vraie mais seulement en tant qu'elle est considérée comme un affect (Baruch Spinoza, Éthique, 4ème partie, proposition 14) et donc les choses en attentes d'être dites ont impérieusement besoin d'affections (Frédéric Lordon, D'un retournement l'autre, éditions du Seuil / Points, 2011, post-scriptum) et il faut les produire. Mais il ne faut pas s'arrêter en si bon chemin, car il faut aussi que les affections mettent en mouvement les corps, suffisamment, adéquatement, et en masse. Pour cela, il faut agir au-delà des textes d'analyse… Et il y a plein de moyens (discussion, tractage, collage, manifestation, grève, syndicalisme, parti politique, association, désobéissance civile, sabotage, montrer l'exemple, art, etc.).