Le coronavirus et le si bien pensé "coût d'une vie"

Le Point, un journal de droite, a publié "Sauver des vies ou la croissance économique, ce dilemme que pose le coronavirus". Au moins le titre donne directement l'ambiance. La date indiquée de mise en ligne est le 15 avril 2020. L'auteur indiqué est Thierry Weil (qui est professeur de management de l'innovation à l'école Mines ParisTech) et c'est pour The Conversation France.

Si la croissance économique ne sert pas au bien de l'humanité, on se demande bien pourquoi on devrait la poursuivre. Par fétichisme ? On pourra ensuite se moquer des "sauvages" qui sacrifiait les leurs pour "apaiser Dieu" et nos successeurs se moqueront de nous qui faisions de même pour la Croissance (le Dieu de l'époque en somme). Toutefois, nous ne sommes pas dans le cas d'un article qui serait à ce point ridicule.

Sacrifier le revenu d'un pays, c'est donc aussi réduire l'espérance de vie de ses habitants. Voila la belle "justification", sauf que ce n'est pas si simple. Ce n'est pas réduire le revenu d'un pays qui fait baisser l'espérance de vie, mais (entre autres) réduire les capacités matérielles d'accéder au nécessaire. Déjà, on peut faire du non-marchand et c'est totalement invisibilisé par la focalisation exclusive sur le revenu. Ensuite, on peut drastiquement réduire le revenu de certains sans que ça n'affecte significativement leur espérance de vie. Mais en fait le lien ne tient même pas. Par exemple, le PIB (Produit Intérieur Brut) par habitant est (en 2018 d'après le Fonds Monétaire International) de 62k aux États-Unis d'Amérique du Nord et 15k pour la Croatie, tandis que l'espérance de vie en bonne santé (cette fois en 2015 et d'après l'Organisation Mondiale de la Santé) dans le premier est de 69,1 ans et de 69,4 ans pour le second, 4 fois moins de revenu et un même résultat ! Et on n'a là pas évoqué les petites conséquences écologiques de long terme (donc encore que lacunairement constatées) des modes de vie aux aussi hauts revenus capitalistes, quand les non-démontrés bien faits du revenu (capitalistiquement défini) sur la santé (une fois qu'on a passé un certain cap pour assurer le vraiment essentiel) pourrait bien affecter bien plus probablement celle de tant d'autres…

"Les économistes orthodoxes n'incluent pas dans leurs modèles des scénarios plausibles mais non quantifiables (les options réelles n'ont de valeur que si l'on sait estimer la probabilité de les exercer). Ils attribuent souvent une valeur nulle à ce qu'ils ne peuvent estimer." Et sont donc nuls et non avenues quand il y a une crise ? Si seulement… Acrimed et Frédéric Lordon ont entre autres montré que ce n'était pas le cas. Et qu'on aille pas dire que ce n'est pas plausible, puisqu'il y avait eu une mise en garde scientifique dès 2007 dans Clinical Microbiology Reviews ! De plus, la recherche fondamentale aurait pu être bien mieux financer, comme l'a notamment dénoncé Bruno Canard (un spécialiste français des coronavirus).

Mais en fait laisser crever les gens en masse est une ineptie qui ferait vraisemblablement bien plus de 500 000 morts (et c'est là un chiffre estimé pour la seule France). Il n'y a que des idiots individualistes pour ignorer la société et sombrer ainsi dans du sophisme de composition. Les malades iront à l'hôpital, ils seront trop nombreux, et feront donc s'écrouler le système (saturation des services, médecins eux aussi contaminés, etc.), donc toutes les autres maladies qui auraient été ordinairement guéris ne le seront plus (ou d'une manière très dégradée) pour la plus part, et remonter ensuite un système de santé sera douloureux. On pourrait, il est vrai, les empêcher d'aller se faire soigner, mais ça se risque de faire du monde qui craint de mourir (bien plus de 500 000 puisqu'un grand nombre en réchappe) et donner quelques petites envies de faire mourir quelques responsables et leurs suppôts (dont on pourrait d'ailleurs se féliciter que le nombre sera insignifiant comparé à 500 000, puisque l'article propose un point de vue utilitariste et n'a pas de problème à laisser mourir en masse pour un supposé bonheur commun au final).

Mais si on se mettait à vouloir calculer le coût d'une vie, on pourrait commencer par arrêter cette ineptie de l'humain universel. De la même manière qu'un africain moyen pollue en moyenne moins qu'un français moyen (d'où des critiques sur par exemple le malthusianisme et "l'Anthropocène", comme l'a très bien fait Andreas Malm), un bourgeois absorbe plus de richesses produites qu'un prolétaire. En conséquence, il coûte significativement plus, malgré que son apport supplémentaire significatif en tant que personne ne soit pour le mois pas démontré. François Pinault, propriétaire de Le Point, aurait par exemple une fortune de 30 milliards, on pourrait peut-être en conclure que sa vie vaut trop cher s'il ne veut pas en changer, mais ce "pragmatisme" (mot employé élogieusement par l'article pour défendre "la valeur d'une vie") sera, ô hasard !, aux abonnés absents.

On finira par constater que ces brillantes personnes promotrices de l'immunité collective pourraient commencer par demander à y contribuer de leurs corps et qu'elles s'insèrent dans les éventuelles possibilités qui leur sont offertes en ce sens. Qu'elles se laissent donc infliger le virus (ou expriment qu'elles trépignent que ce leur soit enfin permis), on trouvera des malades pour leur faire le cadeau. Évidemment on les confinera le temps qu'elles deviennent sans danger, mais on les confinera entre elles, de sorte qu'elles fassent elles-même le ménage de leurs pots cassés (mais "au nom d'un intérêt supérieur" rassurons-nous) et qu'elles ne soient pas empêchées de travailler. Quoi qu'en fait nous avons préalablement la quasi-certitude qu'elles auront l'aimabilité de s'auto-confiner et de restez bien entre elles, en s'inspirant par exemple d'Eyam (un village du Derbyshire en Angleterre qui, dans le milieu supérieur des années 1660, se serait volontairement mis en quarantaine pour que la peste ne se propage pas), mais on préfère tout de même prévoir le cas de manque de vertu (on ne sait jamais, le sort nous joue parfois de sales tours), car il serait bien dommage de ne pas faire un bon calcul de risque et le coût de cette précaution est négligeable. Bizarrement je n'ai pas aperçu de cet espèce là. Elles professent individuellement les belles pensées (joie de la théorie) et en retirent un profit symbolique auprès de certains (quels vaillants esprits résistants au conformisme !), mais le dévouement avec ses risques (la pratique) est, semble t'il, lui réservé à la collectivité !