Sur les vitres brisées d'une boucherie pour protester contre le spécisme

Quelqu'un a publié 2 images sur Internet. Il a d'abord commenté par "violence acceptable contre violence inacceptable". Il sous-entendait que la première image est usuellement réputée acceptable, tandis que c'était l'inverse pour la seconde. Ensuite, il s'est plaint de réactions courantes. En l'occurence, des gens qui vomissaient des clichés, une partie significative des personnes qui usent du qualificatif "extrémisme" (qui est réputé majoritairement infamant) et ses dérivés pour la seconde image (qui va contre l'idéologie dominante, ce qui rend la chose tout à fait compréhensible et qui aurait pu être anticipée), et enfin les réponses qui sont du style "ne touche pas à mon steack".

La première photographie donne à voir un cheval vraisemblablement mort. Il a une patte attachée en hauteur et il "pisse" le sang. Tout indique que cela s'est passé dans un abattoir industriel. Puisque c'est industriel (et que la photographie a fort vraisemblement été prise pendant ou après la seconde moitié du vingtième siècle), on peut légitiment penser que, dans le pays dans lequel l'action a été commise, il y avait moyen de se fournir en vitamine B12 produite en laboratoire sans exploiter aucun animal non-humain. Puisque la vitamine B12 est le seul nutriment qui ne se trouve pas dans les végétaux et que c'était dans une société industrielle, il y avait fort vraisemblablement absence de nécessité de faire un tel acte. Pourtant il a tout de même été fait, très probablement par ignorance et/ou pour plaisir de profiter de son résultat.

La seconde photographie représente des vitres craquelés d'une boutique. Celle-ci vend des produits issus de l'exploitation non nécessaire. Elle se nomme "L'Esquermoise" et serait situé à Lille. Valérie Carrel en serait le responsable et Marc Daubie serait le propriétaire. Des journaux ont évoqué l'affaire (et les éléments évoqués sont indiqués pour pouvoir en retrouver la trace). En bas d'une des vitres, il a été inscrit "stop au spécisme" (le spécisme étant la discrimination en fonction de l'espèce, en l'occurrence on n'imaginerait pas manger des êtres humains en l'absence de nécessité).

Bien entendu, aucune violence n'est nécessaire, si tant qu'on soit prêt à considérer qu'abîmer des vitres soit violent. Néanmoins, la nature des violences est différente. Dans un cas, on tue en l'absence de nécessité, or le cheval est un sentient (c'est-à-dire un être qui peut ressentir la souffrance via un système nerveux et qui aspire généralement à vivre une fois qu'il est né) et le plaisir que peut procurer un bout de cadavre en putréfaction (généralement joliment désigné comme "viande" pour éviter de faire penser au processus) est dispensable. Dans l'autre cas, ce sont de simples vitres (c'est-à-dire des biens matériels) d'une personne qui soutient activement une exploitation non nécessaire là où il est géographiquement et dans sa temporalité (en l'occurrence la France en 2018). Je considère, comme la personne autrice du message (dont j'ai donné une description) l'indique implicitement, qu'une rétro-action négative contre une exploitation non nécessaire est bien plus acceptable que s'en prendre exprès à des êtres sensibles pour le plaisir et l'argent (car ce n'est nullement un accident).

Bien entendu, j'imagine que pour la majorité de la population, c'est l'inverse (du moins pour le moment). La propriété n'est elle pas sacrée ? Elle l'est, mais pas pour n'importe quoi, juste pour maintenir le statut quo des actuels propriétaires à l'instant, cependant avec de potentiels changements par la suite, mais certainement pas pour par exemple loger tout le monde en commençant par réquisitionner les logements inoccupés de longue durée (pour qu'enfin tout le monde accède à la propriété dès maintenant, sans attendre les futurs hypothétiques résultats de je ne sais quelle réforme). Les médias dominants ont probablement dû s'en donner à cœur joie. Préférer la propriété et la consommation à la vie, c'est l'époque. Même pour les humains, cela s'applique dans bien des cas, comme l'explique très bien le post-scriptum "Violences admissibles, violences inadmissibles" de l'article "En guerre – pour la préemption salariale !" de Frédéric Lordon (publié le 21 mai 2018 sur son blog "La pompe à phynance" hébergé par le journal "Le Monde diplomatique").

Néanmoins, cela devrait faire réfléchir à la stratégie. Dans le contexte actuel, je suis loin d'être sûr que ce soit efficace pour que la France (voire l'humanité) devienne végane (c'est-à-dire "cherche à exclure, autant que faire se peut, toute forme d'exploitation et de cruauté envers les animaux, que ce soit pour se nourrir, s'habiller, ou pour tout autre but", d'après "The Vegan Society"). Cela me parait même probablement contre-productif, tout en étant légalement dangereux. Au vue de l'état du sujet dans la population, ce genre de méthode s'attaquant illégalement à un pilier du système (en l'occurrence le capitalisme, qui sanctifie la propriété exclusive au-dessus de la vie) me parait contre-productive, sans pour autant que je condamne les actions de ce genre, car je considère que c'est une réaction très peu grave comparée à quoi c'est une réaction. Je ne suis pas pour autant un véhément légaliste, puisqu'au moins jusqu'à maintenant et de ce que j'en sais j'approuve ce que fait L269 Libération Animale, comme (globalement mais pas entièrement) la révolution française de la fin du dix-huitième siècle et la révolution sociale espagnole qui a débuté en 1936 et a malheureusement été vaincue. En cela, je me distingue de Gary Francione (qui m'a beaucoup influencé sur l'animalisme), même si j'approuve son idéal de paix, car il me parait fort peu probable que l'on y arrive sans la moindre violence (puisqu'il y a de puissants intérêts qui vont contre cela, dont des agents arrivent d'ailleurs à embobiner une partie de la population).

Clarification suite à des commentaires

Sur ALF et l'action directe

Je ne suis effectivement pas fan d'ALF (Animal Liberation Front), bien que je ne condamne les actions légitiment revendiquées d'ALF (c'est-à-dire celles de sabotage potentiel de biens matériels, hormis si c'est nécessaire à la survie, mais rien de physique aux sentients, même pour ceux qui exploitent en l'absence de nécessité). Je ne suis absolument pas contre l'action directe, au contraire. Cependant, quand il s'agit de vies de sentients ou de certains actes usuellement réputés “fortement mauvais" (dans l'espace géographique historisé), je peux être contre et/ou douter fortement de la positivité stratégique (dans le contexte).

Violence inacceptable : contre-productive ou dégoûte intrinsèque ?

Détruire ce qui sert à l'oppression ne me parait point du tout inacceptable, même si c'est illégal. Je ne sais pas si ce genre de sabotage est contre-productif (dans le contexte actuel d'un point de vue temporel et géographisé), mais je crains qu'il le soit. Pour ce qui est de la violence, je n'aime (bien entendu ?) pas, mais il est impossible de l'annihiler, ce qui n'enlève pas la possibilité de l'atténuer (via des institutions sociales quand c'est au sein de la même espèce, cf. des remarques de Frédéric Lordon sur l'indifférenciation et le conflit avec lesquelles j'ai affirmé mon accord dans un commentaire sur la coupe du monde de football de 2018). De plus, abîmer des biens matériels non essentiels à la survie est (selon moi) beaucoup moins violent que d'exploiter des sentients en l'absence de nécessité. Donc si une violence (“de réaction") permet d'en éliminer une plus grande ou que l'atténuation est supérieure à la violence “de réaction" (en prenant en compte les effets secondaires), alors “je signe". Cependant, il n'y a aucune manière objective de comparer des violences et d'évaluer leurs effets, ce qui implique qu'il y ait toujours un minimum d'intuition, ce qui peut faire douter et donc ne pas faciliter la chose dans certains cas.

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